Le manifeste en format PDF
Déclaration présentée lors d’une conférence de presse tenue à Montréal le 14 décembre 2005
Le contexte
Au cours des 15 dernières années, le milieu de la radiodiffusion francophone a subi des transformations importantes qui ont radicalement changé la production télévisuelle. L’arrivée de multiples canaux spécialisés, le phénomène de convergence médiatique, le désengagement constant de l’État, tant canadien que québécois, à l’égard des télévisions publiques (Radio-Canada et Télé-Québec) en faveur d’un cadre financier public (Fonds canadien de télévision, Téléfilm Canada, crédits d’impôt, etc.) mis sur pied pour appuyer la production télévisuelle indépendante, tous ces éléments donc, ont entraîné des dérives importantes en termes de programmation et de production et ont affaibli la radiotélévision publique au point de menacer sa survie même. Nous en sommes arrivés à la conclusion qu’une réforme en profondeur doit s’opérer dans les politiques de financement afin de rééquilibrer les forces et permettre notamment aux institutions télévisuelles publiques francophones d’obtenir un soutien étatique stable et adéquat nécessaire à l’accomplissement de leurs missions et de leurs mandats.
La composition
La présente coalition est formée d’individus et d’organismes représentant divers secteurs de la société québécoise et canadienne qui considèrent la radiotélévision publique comme un service essentiel, un outil privilégié de la démocratie et du développement collectif.
Les objectifs
La coalition veut sensibiliser la population et faire pression sur les décideurs afin d’obtenir :
Que cesse tout forme d’affaiblissement de la radiotélévision publique francophone;
La radiotélévision publique décline. La radiotélévision publique fait face à la réduction de ses ressources, que ce soit par les réductions des crédits parlementaires ou par la fragmentation de l’auditoire qui réduit sa rentabilité; elle doit donc à certains moments se concentrer sur les marchés plus commerciaux afin d’assurer sa survie.
Qu’un débat public ait lieu sur l’avenir de la radiotélévision publique francophone;
La radiotélévision publique est nécessaire. Le public paie, le public doit savoir. Nulle part au monde la rentabilité commerciale ne peut à elle seule gouverner l’offre culturelle. Les radiotélévisions publiques existent dans un très grand nombre de pays. Chez nous, les différents fonds subventionnaires, qu’ils soient d’origine fédérale ou provinciale, sont gérés par l’État. Ces fonds contribuent à une télévision de qualité qui nous ressemble et qui peut nous rassembler. Leur gestion doit faire preuve de transparence et de rigueur.
Que la radiotélévision publique francophone soit financée de façon stable et adéquate;
Nous croyons que les crédits parlementaires devraient être versés sur une base pluriannuelle, ce qui permettrait à la direction des télédiffuseurs d’opérer une meilleure planification financière. La part de la radiotélévision publique n’a cessé de diminuer au profit de celle des producteurs dits « indépendants » qui profitent de nombreux programmes d’aide dont le financement provient principalement des gouvernements.
Que le financement public de la production indépendante privée ne se fasse pas au détriment des diffuseurs publics francophones;
L’industrie de la production audio-visuelle a subi de profondes mutations depuis les trente dernières années. L’introduction d’une approche nouvelle en matière de financement public a grandement affecté les façons de faire du milieu et les enjeux de la production et de la diffusion télévisuelles. Si l’argent injecté par les gouvernements dans l’industrie de la télévision est sensiblement demeuré à un niveau constant, c’est en ponctionnant dans les enveloppes de base des télédiffuseurs publics que les programmes de subventions aux producteurs indépendants ont été mis en place. Alors que la télévision publique est obligée de rendre des comptes quant à l’utilisation des fonds qu’elle reçoit, le producteur privé public n’a pas à faire de même.
Que le système de financement public de la production télévisuelle francophone soit révisé afin d’accorder aux diffuseurs accès à toutes les subventions à la production;
La radiotélévision publique assume la presque totalité des risques de production et de diffusion, y compris ceux des productions des indépendants. Les règles des Fonds interdisent aux télédiffuseurs publics de procéder eux-mêmes à des productions subventionnées et limitent l’usage de leurs ressources pour ces productions. Les producteurs indépendants , quant à eux, investissent moins de 4 % des coûts de production pour une rentabilité assurée. Les règles des Fonds de financement doivent rétablir l’équité entre « publics » et « indépendants ».
Que la télévision publique francophone puisse avoir les moyens de promouvoir une production maison de qualité distincte, centrée sur son bien le plus précieux, la tradition et le savoir-faire de ses artisanes et de ses artisans, afin de conserver notre patrimoine culturel;
Alors qu’à Radio-Canada, la production maison en télévision générale ne représente plus que 11% des heures totales de diffusion pour la saison 2005-2006, c’est moins de 10% de la grille qui est alimentée par la production interne à Télé-Québec pour la même saison. De plus, les contenus télévisuels, propriété des sociétés d’État et patrimoine culturel des citoyens et des contribuables, deviennent maintenant le bien exclusif des producteurs privés (en dépit du fait que ces contenus sont créés avec des fonds publics) et constituent ainsi le fond de commerce de ces producteurs.
Que les populations de toutes les régions et les divers groupes de la société québécoise et canadienne puissent bénéficier de services de qualité, pluralistes et sans frais de la part des télédiffuseurs publics.
Il faut soutenir fermement et adéquatement des tribunes télévisuelles publiques qui appartiennent en propre à la société afin de permettre justement à la diversité culturelle et la pluralité des réalités sociales de profiter d’au moins une vitrine facteur d’expression et d’épanouissement.
Le portrait actuel des télévisions publiques
À CBC/Radio-Canada, les subventions versées par Ottawa sont passées, entre 1994 et 2004, de 946 millions $ à 877 millions $ par année.
Chez Télé-Québec (à la suite des coupures massives de 1995 entraînant le mise à pied de plus de 350 employés), alors que les dépenses de 1995 à 2004 apparaissant au budget du Québec ont crû de 20 %, durant la même période, les subventions gouvernementales destinées au télédiffuseur ont diminué de 40 %, en dollars courants, alors qu’en dollars constants la baisse est encore plus importante.
Tout ceci alors que les coûts de production n’ont cessé de croître.
Le désengagement progressif des gouvernements envers les télévisions publiques s’est transposé par un appui public à la production télévisuelle indépendante à partir du début des années 1980 afin de développer chez cette dernière une industrie forte. On compte aujourd’hui une vingtaine de programmes de financement de production télévisuelle dont les plus connus et importants sont le Fonds canadien de télévision, Téléfilm Canada, les crédits d’impôts du Québec et du Canada ainsi que la SODEC.
Un étude menée par Ahmed Naciri, professeur titulaire à l’UQAM, pour le compte du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-FTQ), révèle qu’au Québec seulement, quelque 180 millions de dollars de fonds fédéraux et provinciaux sont versés chaque année pour la production télévisuelle privée.
Une autre enquête commandée par la Fédération nationale des communications (CSN-FNC) en arrive à la conclusion que :
«Ce traitement distinct pouvait avoir certaines justifications au départ pour permettre l’essor d’une jeune et fragile industrie. Mais cette dernière a maintenant davantage de revenus que la télévision et son niveau de rentabilité en fonction des ventes est comparable. Les règles distinctes du jeu ne semblent plus avoir leur place».
La stratégie gouvernementale a forcé les télédiffuseurs publics, face au manque à gagner, à réduire substantiellement la production interne et à avoir recours au secteur privé pour combler les heures dans la grille de programmation.
L’autre effet concerne le type d’émissions qui sont produites, principalement dictées par les cotes d’écoute, la rentabilité financière et la performance publicitaire. C’est ainsi que Radio-Canada s’est complètement retiré de la production des émissions jeunesse. Même le service d’information, pourtant non admissible aux divers programmes, n’est pas épargné, comme on peut le constater avec les changements opérés à Zone libre. À Télé-Québec, la situation est encore plus déplorable au chapitre des affaires publiques avec la disparition d’émissions phares comme Droit de parole. Le télédiffuseur québécois a de la difficulté à maintenir une seule émission d’actualité régionale et doit composer avec les moyens du bord pour produire un magazine d’information internationale.
Les télédiffuseurs publics, longtemps accusés par les producteurs privés de concurrence déloyale en raison de leur financement gouvernemental, sont aujourd’hui dépendants des institutions privées dont les règles d’appui des gouvernements ont créé un déséquilibre inacceptable qui met en péril la radiodiffusion publique.
Le portrait de la radio publique
La radio de Radio-Canada démontre, a contrario, ce que pourrait être la télévision publique si sa programmation était moins influencée par la publicité. Néanmoins, le sort de la radio publique est étroitement lié, sur le plan budgétaire, à celui de la télévision et l’avenir de l’institution préoccupe autant ses artisans que ceux du petit écran. L’insuffisance chronique de moyens est particulièrement patente dans les régions, fort mal desservies par Radio-Canada et perpétuellement victimes de restrictions d’effectifs. Qu’il s’agisse de l’Acadie, de la Gaspésie, du Saguenay, du Bas-du-Fleuve, de la région de Québec ou de la grande banlieue montréalaise, la radio de Radio-Canada reflète très mal la vie régionale et elle ne répond pas, dans ce domaine, aux demandes périodiques du Parlement et du CRTC.
Le même phénomène frappe le Service nordique de Radio-Canada qui, jusqu’à présent, desservait l’immense majorité des locuteurs de lange crie du Québec, mais qui, à cause du refus de la SRC d’installer des antennes dans les communautés, a dû récemment perdre la moitié de ses auditeurs. Le canal unique de diffusion est désormais réservé, dans un nombre croissant de villages, à une radio communautaire contrôlée par les élites politiques locales. Une telle dégradation du pluralisme sur les ondes ne peut que nuire à la démocratie en milieu autochtone. Également victime des restrictions insidieuses, Radio Canada International (RCI) souffre d’un grignotage sans fin de ses activités, malgré l’engagement public du gouvernement du Canada en faveur de ce service. A titre d’exemple, RCI a récemment supprimé la moitié de sa programmation en direction de la Chine, une aberration dans le contexte géopolitique actuel, et limité sa diffusion en langue ukrainienne aux samedi et dimanche. Dans le cas de pays comme l’Ukraine, l’abandon par Radio-Canada des ondes courtes fait craindre un nouveau rétrécissement de l’audience de cet excellent service dont le rayonnement ne peut que profiter à notre nation.
En conclusion
La situation est claire : la télévision et la radio publiques francophones sont en danger. Pour cette raison, et parce que nous avons à cœur une radiotélévision publique de qualité, qui fait preuve d’ouverture, d’audace et de créativité, nous vous invitons à joindre la coalition. Ce rassemblement d’artisans, de créateurs, d’intellectuels, de citoyens et de regroupements populaires, permettra de provoquer un débat, de susciter des réflexions et d’exprimer notre attachement à la survie de la télé et de la radio publiques. Parce qu’ils sont à nul autre pareils, qu’ils font partie de nos vies et participent à la qualité de notre démocratie, les réseaux publics de radio et de télévision méritent notre appui. Nous attendons le vôtre!
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